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ASPECTS PSYCHOLOGIQUES DE LA SURDITE ET DE L IMPLANTATION COCHLEAIRE

 

Michèle Paperman

Psychologue

 

 

 

 

L'implantation cochléaire a une histoire courte puisque sa pratique régulière ne remonte qu'à une douzaine d'années. Petit à petit, l'accueil et la prise en charge des candidats à l'implant s'est structurée, dans le service du Pr Frachet, par une approche pluridisciplinaire avec une équipe constituée de deux médecins, deux orthophonistes, une psychologue et une psychiatre. Ce sont des difficultés d'ordre psychologique génant l'adaptation de certains patients à l'implant qui ont conduit l'équipe à faire appel au psychologue et au psychiatre.

Comprendre l'impact de la surdité sur le vécu quotidien de ces personnes est un préalable à cette démarche.

 

QU'EST-CE QUE DEVENIR SOURD?

 

La surdité est un handicap sensoriel particulier qui touche à la communication, contrairement à la cécité, jugée, elle, plus invalidante.

 

Devenir sourd c'est d'abord perdre des repères corporels mis en place depuis la naissance : l'être humain ressent avec ses 5 sens déjà avant de parler. Un entendant "perçoit" à 360°. En devenant sourd il ne reste plus que les 120° de la vision. Apprendre à percevoir autrement (en utilisant aussi les vibrations) se fait inconsciemment. C'est une transformation qui prend un certain temps, pendant lequel la personne est fragilisée.

 

Les malentendants expriment des peurs par rapport au monde extérieur, correspondant  à un danger réel (circulation automobile par ex) et des "peurs internes", angoisse et anxiété qui ont à voir avec leur vie psychique.

 

LE SOURD PERD LA PAROLE

 

Devenir sourd c'est ensuite perdre la compréhension de la parole (d'abord dans le bruit). Cette incompréhension est source de malentendus avec l'interlocuteur. La situation de non-communication entre deux personnes entraîne généralement un sentiment de confusion où l'on ne sait plus très bien qui est qui. D'une certaine façon on peut dire que la première rencontre avec une personne sourde rend son interlocuteur muet. Au début de ma pratique, il m'a été demandé comment je communiquais avec les sourds: j'ai fait remarqué qu'en entretien ce sont eux qui parlent! En un sens le sourd en devenant sourd perdrait la parole!

 

La surdité ne se voit pas et sa connotation est négative : dans l'imaginaire collectif, elle est associée soit à la surdité de naissance, soit à la vieillesse. Le sourd de naissance reste encore pour beaucoup celui qui est muet, qui gesticule, qui fait des grimaces. Avec la vieillesse, c'est la sénilité qui y est associée. La surdité suscite peu l'empathie. Ces représentations péjoratives fonctionnent également pour la personne qui devient sourde et qui a honte de sa surdité.

 

La fierté du sourd est toute récente, elle procède des mouvements sociaux valorisant les minorités dont les sourds congénitaux ont fait partie depuis 25 ans. Petit à petit, les adultes devenus sourds se sont eux aussi regroupés en associations au sein desquelles ils peuvent partager leur souffrance, leurs émotions, leurs peurs.

 

Dans de nombreux cas, la personnalité de l'adulte qui devient sourd se modifie peu à peu :

 

le monde extérieur est devenu dangereux ( la circulation automobile), problématique ( la conversation est difficile. Les difficultés de compréhension sont fatigantes. Qui dit compréhension dit intelligence, vivacité d'esprit. L'adulte qui devient sourd se sent alors dévalorisé, n'a plus confiance en lui. Il a peur des nouvelles rencontres, des jugements et des regards d'autrui, il lui arrive de se sentir persécuté. Une patiente me disait : "quand je vois deux personnes qui parlent ensemble et qu'elles me regardent je ne peux m'empêcher de penser qu'elles disent du mal de moi, cette pensée ne me paraît pas normale." Les situations  peuvent, à la longue, entraîner un grave état dépressif associé à un certain mutisme.

 

Ce que le sourd perd en perdant l'audition, c'est la sécurité de base tant au niveau du corps qu'au niveau de l'esprit, sécurité qui permet d'accorder la confiance à ses perceptions. Il a le sentiment de ne plus maîtriser ses émotions, d'être facilement triste, souvent agressif, cependant il garde la capacité réflexive d'introspection.

 

En devenant sourd ce sont de nombreuses situations de la vie quotidienne qui changent et qui parfois ne seront plus jamais possibles, comme certaines situations professionnelles ou artistiques que la personne ne pourra plus exercer. En ce sens, un véritable travail de deuil sera nécessaire : il porte non pas sur l'audition mais sur certaines parties du corps propre, et sur le vécu de la surdité.

 

Le tableau psychologique des personnes devenues sourdes montre donc une accentuation des certains traits de caractère et des tendances à la persécution, à la dépression. On ne peut cependant pas parler de profil psychopathologique de l'adulte devenu sourd dans le registre de la psychiatrie. Le symptôme le plus préoccupant de ce tableau est la dépression et l'apragmatisme qu'il engendre. Dans la plupart des cas, cette dépression nécessite des soins  et doit être prise en compte lors d'une implantation cochléaire.

 

Pour les sourds congénitaux, le tableau est différent. Leur appréhension du monde, le mode d'entrée en communication et de relation à autrui sont le résultat de l'éducation précoce et de la place qu'ils ont occupée dans leur milieu familial. S'ils paraissent exigeants, autoritaires, c'est le résultat de l'encadrement, de l'attention dont on a dû faire preuve pour les éduquer. Leur rudesse et leur agressivité sont à ranger du côté des difficultés d'expression des émotions. Leur élocution gutturale mal perçue socialement en France ajoute au sentiment particulier qu'ils suscitent.

 

Dans ce tableau général il faut noter des nuances :

 

Dans les surdités brusques, on observe un véritable état traumatique physique et psychique : la désorganisation des repères corporels déjà décrite est brutale. Elle peut s'accompagner d'un sentiment de confusion, d'angoisse, de panique, d'agitation avec des sueurs, des sensations d'étouffement. Cet état transitoire peut faire place à un état dépressif grave. Il importe de faire parler le patient de ce qu'il ressent, de le prendre en charge comme les victimes d'attentats par exemple, en lui faisant raconter l'événement dans le détail pour qu'il en ait la maîtrise. Comme l'entourage est généralement bien plus préoccupé d'être compris de la personne devenue sourde brusquement, que de lui donner la parole, le résultat est d'aggraver le sentiment d'isolement et d'incompréhension qu'il ressent.

 

Dans le cas des surdités anciennes, évolutives ou non, post-linguales qui constituent la majorité des patients que nous rencontrons dans le service, on observe des familles qui ont un fonctionnement aménagé autour de la surdité d'un de ses membres. C'est une sorte de système qui fonctionne depuis souvent fort longtemps. On peut dire que ce système était en équilibre. La pose de l'implant cochléaire et la restauration de l'audition va bouleverser cet équilibre. Au premier rendez-vous  on aura affaire soit à une personne qui a complètement perdu son autonomie et qui se trouve donc en position de dépendance passive par rapport à son entourage. Ou bien au contraire, elle peut retourner cette passivité en une pseudo-activité en tyrannisant son entourage, en ayant toutes sortes d'exigences

 

 

LA DEMANDE D'IMPLANT COCHLEAIRE

 

Le psychologue participe à l'accueil du patient. Il prend en compte le contexte familial, social, professionnel, l'état psychologique du patient, son histoire. Un protocole d'évaluation a été mis en place au fil des années. Il aide à évaluer l'opportunité de l'intervention, l'état psychologique du patient au moment où il formule sa demande.

 

Au cours de l'entretien psychologique, le patient énoncer une demande par rapport à l'implant : cette demande, légitime, porte sur la réparation de l'audition, réentendre les bruits et retrouver la communication. Cette demande, que nous appelons explicite, recouvre un ensemble d'éléments que nous appelons demande implicite qui peut se porter par exemple sur l'amélioration de l'image de soi  ou sur l'espérance d'une modification radicale de la relation aux autres. Les attentes des candidats à l'implant dépassent souvent les possibilités de la " machine ".

 

La demande d'implant survient comme l'ultime recours quand le patient ne peut plus bénéficier des améliorations auditives habituelles. Parfois il s'est écoulé un temps très long entre le moment où le patient est devenu sourd profond et sa démarche vers les implants.

 

Toute l'équipe, et pas seulement le  psychologue,  veille à tempérer ces attentes, malheureusement pas toujours avec succès. Dans ce type de situations, il sera nécessaire de suivre de près le patient, s'il est implanté.

 

Dans la demande, il faut également éclaircir la question de "qui fait la demande ?", que ce soit chez l'adulte ou chez l'enfant.

 

On est amené à constater que c'est parfois l'entourage qui veut l'implant et non le patient. En tout état de cause,  l'origine et les raisons de la demande doivent être éclaircis ou précisés (ce peut être le rôle du psychologue) mais aussi de l'orthophoniste. Il est fondamental que le patient s'approprie la demande.

Dans le cas contraire, s'il s'en remet à ses proches, à l'équipe ou au chirurgien, il y a de grands risques pour qu'il ait la même position passive par rapport à l'implant et qu'il attende de celui-ci qu'il lui rende son audition perdue bien entendu sans succès. C'est pourquoi le protocole préimplant prend parfois du temps avec des rencontres répétées avec le patient.

 

Dans le cas des enfants et des adolescents la situation est très complexe : la demande émane des parents dans la plupart des cas et il faudrait, idéalement, qu'elle émane de l'enfant dès qu'il est en mesure de raisonner et de l'exprimer (6-7 ans) Cependant la situation des familles d'enfants sourds est une situation particulière. Elle présente les traits caractéristiques des familles d'enfants handicapés. Il faut remonter historiquement à l'annonce de la surdité pour en comprendre toutes les implications : la découverte du handicap entraîne des remaniements psychiques pour chacun des deux parents basés sur les remaniements des identifications (aux parents de chacun), de l'image idéale de l'enfant construite pendant la grossesse, avec pour corollaire la culpabilité liée à des conflits internes à chacun dans l'enfance et le désir de réparation.

 

Le résultat en sera pour chacun des deux parents soit l'investissement soit le rejet (conscient ou inconscient) de l'enfant handicapé selon ce qui vient d'être énoncé et selon que le diagnostic et l'annonce ont été faits dans de bonnes conditions. Alors que l'implant cochléaire devrait s'inscrire dans une démarche visant à offrir à l'enfant le maximum de possibilités garantissant un maximum d'autonomie plus tard, il risque de servir à effacer inconsciemment la surdité de l'enfant. A charge pour le psychologue de repérer:

 

- Ce que l'enfant a compris de l'implantation

·                                Dans quel contexte affectif familial s'inscrit la demande des parents (relation parents-enfant de bonne qualité ou au contraire conflictuelle, place de l'enfant dans la famille et dans la vie psychique des 2 parents) et par là, capacité de l'enfant à exprimer un désir propre

·                                De quelle prise en charge spécialisée (école, centre) l'enfant bénéficie par ailleurs

 

LE BILAN PSYCHOLOGIQUE

 

Il apporte à l'équipe l'assurance que le patient est au clair par rapport à sa demande et qu'elle s'inscrit à un moment opportun dans sa vie.

 

Pour le patient, ce bilan est l'occasion de situer sa surdité dans son histoire. Cela peut être aussi le moment d'un bilan personnel qu'il n'a peut être jamais eu l'occasion de faire et aussi de parler de la souffrance qu'il endure au quotidien à être sourd. En effet, bien souvent cette souffrance n'est pas imaginée par l'entourage, étant donné que, dans l'échelle de gravité des handicaps, la surditée n'est jamais perçu comme très invalidante.

 

LA DECISION

 

Suite au bilan préimplant la décision d'opérer le patient est prise en équipe. La confrontation des points de vue de chacun doit être homogène (implantation ou réfutation) avec au cœur du débat le patient  et sa souffrance  et pas forcément la réussite spectaculaire de la technique (on pourra opérer un patient dont la demande portera essentiellement sur l'audition des bruits).

 

L'organe détruit est souvent décrit avec des mots forts qui renvoient à la question du perte, de la castration : "mon oreille morte", "perdue". "Ma vie d'avant", en l'occurrence, renverrait plus à une pathologie de type mélancolie, répétition de pertes d'objet archaïques, en particulier si la personne considère qu'elle ne peut plus communiquer avec les autres. Dans la perte des autres, c'est la perte de soi qui est en cause.

 

Un des volets du bilan psychologique porte sur l'intervention chirurgicale : pour la plupart des candidats à l'implantation, elle ne suscite pas d'inquiétude excessive. Cependant la destruction totale ou partielle de l'oreille interne pratiquée sur la "plus mauvaise oreille" , Lors de l'intervention, la cochlée est totalement ou partiellement détruite. Cest pourquoi on opère "la plus mauvaise oreille" mais le fait d'introduire un corps étranger dans le corps propre peut constituer un traumatisme au sens où cela réalise une scène refoulée insupportable. Ces  conséquences de la chirurgie ne sont pas prévisibles et dans quelques cas rares, nous avons pu les observer et les résoudre, après l'intervention, en entretiens avec le patient.

 

L'autre volet concerne la dépression, qui peut avoir de grandes incidences post-opératoires:

 

Statistiquement, 80 % des personnes implantées cessent d'être déprimées après l'intervention. Les autres présentent une dépression ancienne profonde généralement pas liée à la surdité. Les entretiens préopératoires avec un psychiatre ont pour objectif de repérer ce type de dépression et d'envisager un traitement avant l'intervention. En effet le patient doit être disponible psychologiquement et dans de "bonnes dispositions" pour investir l'implant, l'intégrer et en tirer les bénéfices.

 

La préparation du patient à l'implantation consiste à le faire rencontrer chacun des membres de l'équipe avec lequel il peut discuter de ses attentes et de ses espoirs. Un fascicule a été écrit pour répondre au maximum de questions qu'il se pose. Les entretiens psychologiques qui précèdent l'intervention ont pour objectif d'amener le patient  à exprimer ses angoisses si elles existent par rapport à l'intervention. Néanmoins, l'attente de l'intervention chirurgicale n'est pas  le moment idéal pour l'introspection. Par contre le suivi psychologique post-opératoire donne des résultats intéressants, dans les cas où le sujet présentait des troubles psychopathologiques associés à la surdité. Cela concerne environ 10% des patients. Les autres patients tirent pleinement bénéfice de la prise en charge orthophonique et médicale.

 

L’IMPLANTATION COCHLEAIRE

 

Une fois le patient opéré, l'appareil est branché et réglé. Le psychologue assiste souvent au branchement qui est un moment fort sur le plan émotionnel, car la plupart des patients n'ont pas entendu depuis longtemps. Les orthophonistes les aident à exercer leur audition et sont à l'écoute des difficultés qu'ils rencontrent dans la vie quotidienne. Leur entourage, souvent compréhensif, mais parfois insistant, exigeant, comprend mal les réactions dépressives ou agressives de leur parent. L'audition restaurée par l'implant cochléaire donne des résultats parfois surprenants, le patient implanté entend parfaitement dans certains environnements et peu ou mal dans d'autres. Or pour l'entourage familial ou professionnel, le patient entend à nouveau et n'imagine pas les difficultés d'adaptation qu'il rencontre.

 

C'était le cas d'un adolescent qui était considéré comme fourbe parce qu'il disait être gêné dans le bruit mais pouvait comprendre certaines conversations en lisant sur les lèvres. Il inquiétait ses camarades et ses professeurs qui le situait mal.

 

La plupart des patients, après un temps d'adaptation plus ou moins long (en moyenne 3 mois) sont satisfaits de retrouver une bonne qualité de communication. Ils profitent des possibilités de vie sociale qu'ils croyaient perdues pour toujours.

 

Un entretien psychologique à 3 mois sert à faire le point, à mettre en mots les émotions que ce changement a provoqué pour le patient. Dans quelques cas, un suivi psychologique peut s'avérer nécessaire: le patient est alors adressé chez un professionnel près de son domicile, mais parfois il est suivi sur place à l'hôpital.

 

L'implant cochléaire, désormais assez largement connu, a montré son efficacité. Il a fait reculer la surdité pour un certain nombre de personnes sourdes. C'est l'ultime recours au-delà duquel il n'existe pas d'autre possibilité dans l'état actuel de nos connaissances. Il a permis à un bon nombre, de retrouver une vie sociale et professionnelle qu'ils croyaient devenue impossible. Néanmoins l'intégration corporelle et psychique de l'implant cochléaire est un processus délicat, nouveau, sur lequel il y a matière à réflexion dans la mesure où les biotechnologies connaissent un grand développement dans d'autres champs de la médecine.

 

 

 

Michèle PAPERMAN

psychologue

Service O.R.L.

Hôpital Avicenne

93 000 BOBIGNY

tél. :01.48.95.59.04.              fax. :01.48.95.52.02.

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